CHAPITRE 3
~ Ethan ~




        Mercredi. Un réveil violent. Perturbé. Je continue à voir les images de ce cauchemar comme si j’y étais toujours, comme si ce que j’y avais vu était bel et bien réel. J’ai peur. Je tourne la tête avec difficulté et regarde mon réveil. Sept heures ! Je n’ai clairement pas le temps de m’attarder là-dessus pour le moment. Je me lève immédiatement, prends un petit déjeuner avec précipitation, prends une douche puis monte dans la voiture de mes parents pour me rendre à mon arrêt de bus.

        Pendant le trajet, je tente de me remémorer chaque petit détail du cauchemar. Je me souviens de la tempête, et du bâtiment. Et du rire, aussi - mon sang se glace rien que d’y penser. Quant à cette douleur... j’ai l’impression de toujours la ressentir.



        Je ne peux pas lui parler de ce dont j’ai rêvé. Il me prendrait pour un fou, c’est certain. Alors, je suis obligé de simuler un sourire, et de mentir sur ce que je ressens. « C’est le réveil », lui dis-je. « Tu sais bien, c’est pas toujours facile. ». « Je sais. », me répond-il simplement.

        Arrivé à l’arrêt de bus, pourtant, j’hésite à lui parler. Je le regarde, il me regarde à son tour. Puis je réalise qu’il ne doit pas comprendre ce qu’il se passe, que mon silence doit être terriblement gênant, et que non, cela ne m’avancerait à rien de lui raconter. « Passe une bonne journée », lui dis-je donc avant de descendre et de retrouver Sarah, qui s’approche, un large sourire aux lèvres, et qui engage rapidement la conversation.



        Et pourtant, une fois de plus, je ne peux m’empêcher de repenser à ce cauchemar. Comme la plupart de ceux que j’ai fait au sujet de cet établissement, je sais qu’il a été provoqué volontairement par quelque chose, et que je dois donc en tirer une conclusion, ou une quelconque information sur un événement qui s’y est réellement déroulé.



        Elle a raison. Tous les quatre, nous sommes réellement inséparables.



        Je suis légèrement sonné par sa réponse, car j’ai été coupé dans mon élan. Je parviens seulement à répondre que « je comprends parfaitement ».

        Je me doute bien de quoi elle a rêvé et cela confirme ce que je pensais. Si nous sommes plusieurs à avoir vécu les mêmes événements nocturnes, c’est que ce rêve n’était vraiment pas anodin.

        Nous continuons à discuter jusqu’à la fin du trajet comme à notre habitude. Puis, une fois arrivés au collège, je descends dans la cour inférieure pendant que Sarah attend son petit ami à l’entrée de l’établissement. Je retrouve Claire qui m’accueille avec un grand sourire. Cependant, à l’intérieur de moi-même, je ressens une terrifiante certitude, une certitude que je dois à tout prix confirmer. Je l’aborde alors de manière assez brusque : « Avant toute chose, tu dois répondre à cette question : est-ce que tu as fait un cauchemar concernant le collège ? ». Claire me regarde, éberluée…



        Puis, soudainement, un vague souvenir émerge de mon esprit, et une idée me vient. « Attends-moi, je reviens. », dis-je à Claire, qui, une fois de plus, ne comprend pas où je veux en venir. Je m’éloigne rapidement et traverse la cour pour rejoindre le bâtiment D, celui de mon cauchemar. Une fois entré dans le sombre couloir du rez-de-chaussée, un effet étrange, dû à la différence de luminosité par rapport à l’extérieur, brouille temporairement ma vision. Puis, celle-ci étant revenue à la normale, je progresse lentement en me dirigeant vers la cage d’escalier. Je monte les marches, une à une, avec tellement peu d’efforts que je semble être contraint de faire cela contre ma propre volonté. Je garde la tête baissée vers le sol, car, en repensant à ce cauchemar, j’ai peur de ce qui pourrait se trouver en haut. Mais une fois arrivé, je constate, rassuré, que personne n’est là ; je peux donc faire ma petite « enquête » sans risquer d’être dérangé. Je m’accroupis au bord des marches, là où se trouvaient les enfants et la silhouette dans ma « vision » ; et je comprends que mon souvenir était juste. À l’endroit précis où l’horrible scène s’est déroulée, une partie du sol vert et carrelé est plus sombre, et celle-ci est délimitée par une sorte de fine ligne blanche, qui semble organique. C’est une flaque, qui, bien qu’elle ait séché, n’a jamais pu disparaître. Je me relève, troublé, et m’appuie contre le mur pour éviter de flancher. Est-ce que l’horreur à laquelle j’ai assisté cette nuit était donc bien réelle ? Ce meurtre s’est-il réellement produit ? Je regarde par la fenêtre du couloir, tentant de garder mon calme. C’est peut-être seulement mon imagination, après tout - une simple coïncidence.

        Mes pensées sont alors interrompues par le bruit de l’ouverture de la double-porte de l’étage inférieur, le rez-de-chaussée, suivi par des bruits de pas. Je reste immobile, évitant de faire le moindre bruit afin de pouvoir mieux écouter, et de savoir où se dirige la personne qui vient d’entrer dans le bâtiment. Quand je comprends qu’elle s’apprête à monter les marches, je panique et agis très vite. Je me précipite derrière le petit muret qui délimite l’entrée de la cage d’escalier, m’assois, et fais semblant d’attendre quelque chose. Les bruits de pas se rapprochent, puis je vois une silhouette passer devant mes yeux : il s’agit d’une femme de ménage. Bien que je me trouve juste à côté d’elle, elle ne me remarque pas ; mais je veux justement qu’elle me remarque. Je feins alors d’être pris d’une quinte de toux. Elle se retourne immédiatement, comme effrayée, puis se calme rapidement et me dévisage, avant de m’interpeller :



        Elle remarque alors que je fixe la tâche au sol, quelques mètres plus loin. Elle reprend, plus doucement :



        Je tente d’obtenir quelques renseignements.



        Je scrute son regard, et constate que celui-ci se détourne légèrement. Elle ment. Et étant donné la rapidité de sa réponse, je comprends que celle-ci est une phrase préfabriquée qu’on lui a appris à dire face à une telle question. Je n’insiste pas, car finalement, sa réponse me satisfait ; j’ai la preuve que quelque chose de plus grave s’est déroulé ici.



        Je redescends les marches, traverse le sombre couloir, puis retrouve la lumière du jour. Je rejoins Claire là où je l’ai laissée, puis la sonnerie retentit. Claire me demande ce que j’ai fait, et je lui réponds qu’elle aura une explication plus tard - je n’ai pas envie de parler de ma découverte face à tout le monde.

        Nous avons cours de sport ; nous nous rangeons et attendons que notre professeure vienne nous chercher pour aller au gymnase, qui se trouve juste à côté du collège. Sarah nous rejoint, l’air enjoué. « Wouah, je suis motivée, mais à un point ! Vous n’avez pas idée ! », s’écrie-t-elle. Daniela la suit de près, l’air tout aussi gai, et je la salue. Nous bavardons, et commençons d’ores et déjà à élaborer une stratégie d’équipe pour la séance.

        Quelques minutes plus tard, nous partons. Alors que nous passons le portail et nous retrouvons au beau milieu de la route, je me retourne et vois une forme humaine et sombre dans la loge d’accueil. Elle tourne la tête, me voit, sort de la loge, pénètre dans le bâtiment administratif… Je dois comprendre ce qui se passe. Je cherche ma professeure du regard, m’approche et lui demande : « Madame, j’ai oublié d’aller voir l’infirmière, elle voulait absolument me voir à la récréation... Je n’en ai que pour quelques secondes, est-ce que je peux y aller, s’il vous plaît ? ». Elle me dévisage, puis prend un air exaspéré. « Dépêche-toi », me répond-elle froidement.

        Je me précipite vers le bâtiment administratif et cours dans le long couloir ; je vais si vite que je trébuche et tombe à plat ventre sur le sol froid. Je me relève en vitesse. Lorsque je relève la tête, quelque chose attire mon attention. Au bout du couloir, à gauche, il y a une cage d’escalier. Quelque chose sort de sous les marches, accroupi. Il n’y a pas de doute, c’est elle. La silhouette. Elle se relève, comme si elle se contorsionnait, marche jusqu’au milieu du couloir, se place face à moi. Elle me fixe pendant de longues secondes, et je fais de même. C’est comme si nous nous contemplions l’un autre, et je ne ressens plus rien d’autre que le vide. Un cri strident venant de derrière moi me fait alors soudainement quitter ma torpeur et tourner la tête. Mais il n’y a rien. Je me tourne à nouveau vers le couloir et constate que la silhouette n’y est plus. Je suis terrorisé. Je sors du bâtiment aussi vite que j’y suis rentré et rejoins ma classe, apeuré. Ma professeure est restée à l’arrière du groupe pour m’attendre et m’interpelle.



        Bien entendu, j’invente. Ce n’est probablement pas la meilleure réponse à donner… Mais je suis encore sous le choc et je n’ai pas le temps de réfléchir à ce que je dois répondre, autrement, je serai démasqué.



        Elle ne dit pas un mot de plus, et nous reprenons la route. Je rattrape le groupe pour arriver au niveau de Sarah, Claire et Daniela.



        Nous continuons le chemin jusqu’au gymnase dans le silence. Le collège se trouvant dans une ville construite sur une colline, l’ascension de la pente qui mène au gymnase nous est d’autant plus difficile que nous essayons de comprendre ce qui s’est passé il y a quelques instants, et ne sommes donc pas disposés à nous concentrer sur un effort physique à fournir. Quand nous arrivons, au bout d’une longue minute de peine, nous nous dispersons dans nos vestiaires respectifs.

        La séance de sport se déroule normalement : les tensions habituelles entre les équipes, la sueur, la fatigue, dès le matin. Jusqu’au moment où la professeure sort du terrain pour aller chercher de l’équipement. Sur le côté du terrain, il y a une porte, menant à un vestiaire écarté des autres et qui ne sert jamais à personne. « J’ai toujours voulu savoir pourquoi ce vestiaire n’était jamais utilisé. On va y jeter un coup d’œil ? » demande Daniela. Nous acquiesçons et tirons la porte. Le vestiaire est des plus banaux : la même peinture froide sur les murs, les mêmes bancs vieillis. La seule différence est que l’air y est bien plus respirable. J’inspecte rapidement les lieux, et ne trouve rien qui puisse potentiellement retenir mon attention. Je me tourne vers le groupe et, sans avoir à m’exprimer, ils répondent à ma pensée en acquiesçant. Elles non plus n’ont rien trouvé d’intéressant. Nous nous dirigeons donc vers la porte quand j’aperçois quelque chose par terre. C’est un papier. Je le ramasse et constate qu’il s’agit d’un « billet de sortie » du collège. Ce que nous appelons les billets de sorties, ce sont des décharges de responsabilité que distribuent les surveillants lorsque nous quittons le collège avant la fin de la journée. Ils doivent obligatoirement être signés par les parents, autrement la sortie de l’établissement est interdite. Le nom qui figure sur celui-ci est « Ethan Landry ». Et... je connais ce nom. J’avais déjà trouvé des billets similaires, portant le même nom, dans le sous-sol du bâtiment D... Pourquoi les billets de ce garçon traînent-ils partout ? Une coïncidence de plus ? Je ne sais plus quoi penser, et j’ai le sentiment de devenir complètement paranoïaque...

        Nous nous dépêchons de retourner sur le terrain avant que notre professeure ne revienne. À son retour, elle nous annonce que nous sommes censés passer encore une heure à jouer au frisbee. C’est distrayant, certes, amusant même peut-être, mais je n’ai pas la tête à ça ; je ne suis pas concentré et ne suis d’aucune aide à mon équipe, je rate tous mes tirs ainsi que mes réceptions, jusqu’à recevoir l’objet en pleine tête quand je m’éloigne trop du monde réel. Je préfère donner ma place à quelqu’un d’autre avant de devenir le bouc émissaire de l’équipe. Je reste assis pendant le reste de la séance, à réfléchir et à me perdre dans mes pensées.

        Le chemin du retour vers le collège se fait dans le plus grand des calmes, ou plutôt, concernant notre petit groupe, dans l’effroi - car nous ne pouvons cesser de repenser à ce qui s’est produit avant la séance, et par conséquent à nos cauchemars. Mais ce n’est pas le cas des autres élèves, ceux qui ne savent rien de ce qui se déroule dans l’établissement. Ils rient aux éclats en relatant les erreurs faites pendant la séance, parlent fort, ne font que s’amuser. Et nous voudrions être à leur place. Mais comment pourrait-ce être possible ? Nous sommes témoins d’événements paranormaux, ainsi que d’une entité irréelle qui semble bien nous vouloir du mal. Nous voudrions tout oublier, et peut-être, dans ce cas, ne plus être hantés. Mais nous savons tous très bien que ce souhait n’est malheureusement pas réalisable. Nous allons devoir vivre avec, cacher ce que nous savons. Car, dans le cas contraire, on ne nous croira certainement pas ; et, en ce qui concerne l’administration, nous aurons probablement des ennuis. Elle sait très certainement quelle est cette entité et ne tient pas à dévoiler son existence au public. Ce qui commence est probablement un combat. Un combat contre l’irréel, un combat discret, silencieux.



Accueil > Sélection > Une échappatoire incertaine - sommaire